Les représentations des enseignants quant à leurs profils de compétences relatives à l’ordinateur : vers une théorie des TIC en éducation<br /><br /> Teachers’ Representations of their Computer Related Competencies Profile : Toward a Theory of ICT in Education

Canadian Journal of Learning and Technology

Volume 31(1) Winter / hiver 2005

Les représentations des enseignants quant à leurs profils de compétences relatives à l’ordinateur : vers une théorie des TIC en éducation

Teachers’ Representations of their Computer Related Competencies Profile : Toward a Theory of ICT in Education

François Desjardins

Author

Résumé: Depuis plusieurs années, dans la littérature, on peut sentir un besoin de préciser l’ensemble de connaissances et de compétences relatives aux ordinateurs nécessaires à l’enseignement et à l’apprentissage. Dans ce contexte, cette recherche vise à développer un modèle global qui permettrait de classer à la fois les outils, leurs usages, leurs incidences ainsi que les connaissances et compétences impliquées dans l’intégration des TIC en éducation de façon à pouvoir comprendre les diverses relations qui existent entre chacune de ces composantes. Une première opérationnalisation de ce modèle a donné lieu au développement d’un instrument permettant de recueillir les représentations des enseignants quant à leurs compétences. Cet article présente le modèle élaboré, le questionnaire qui en a découlé et les résultats des premières analyses statistiques des profils recueillis auprès de plus de 600 enseignants francophones de l’Ontario.

Abstract

Over the past twenty-five years, the need to define the knowledge required and competencies related to the use of computers in teaching and learning has been debated in the literature. Within such a context, this research is directed towards the development of a global model that would allow the classification of the tools, their uses, their influences as well as the knowledge and competencies related to the integration of information and communication technology (ICT) in education in order to understand the relationships between all of these components. A first application of this model has lead to the development of a questionnaire aimed at collecting data on teacher’s representations of their computer related competencies. This article will present the model in it’s present state, the questionnaire and the results of a first statistical analysis of profiles collected from more than 600 francophone teachers in Ontario.

Introduction

Dans toutes les sphères de l’éducation, afin d’organiser les formations nécessaires, des connaissances et des compétences jugées importantes à l’intégration pédagogique des technologies de l’information et des communications (TIC) ont été inventoriées, regroupées et organisées selon divers critères (Alberta Learning, 2000; ECDL, 2000; Handler & Strudler, 1997; Industrie Canada, 1999; ISTE, 2001; Martinet, Raymond, & Gauthier, 2001; Ministère de l’éducation, France, 2000; Taylor & Wiebe, 1994; Thomas & Cooper, 2000; Thomas et al., 1994). De plus, il existe une grande variété de systèmes de classement et de taxonomies ainsi que de définitions d’objets informatiques et leurs caractéristiques (Basque & Lundgren-Cayrol, 2002). Actuellement, outre les distinctions entre les diverses typologies d’appareils et de logiciels, les TIC sont souvent classées en fonction des usages qui en sont faits (Bruce & Levin, 1997), des rôles qui leur sont accordés dans le processus éducatif (Alessi & Trollip, 1991; Means, 1994; Taylor, 1980), ainsi qu’en fonction des rôles ou des tâches qui leur sont délégués (Jonassen, 1996). Même si une tentative de revue complète de ces inventaires a permis d’identifier plusieurs compétences importantes, aucun consensus n’émerge quant au classement de celles-ci. Au départ, les connaissances nécessaires à l’opération des outils apparaissent comme fondamentales et même préalables à toute autre forme de connaissance. Ces compétences techniques ont largement été répertoriées et cette catégorie regroupe effectivement un ensemble consensuel de connaissances et d’habiletés. Cependant, il existe aussi un accord quant au fait que ces compétences sont insuffisantes dans le contexte éducatif (Larose, Lenoir, Karsenti, & Grenon, 2002; Marton, 1999). On retrouve d’ailleurs dans tous les inventaires, comme dans tous les systèmes de classification, un grand nombre d’autres connaissances et compétences regroupées sous une large panoplie de classes dont, entre autres, les domaines d’applications, les types de logiciels exploités, les types d’activités pédagogiques et les préoccupations éthiques et sociales (Alberta Learning, 2000; ECDL, 2000; ISTE, 2001; Martinet, Raymond, & Gauthier, 2001; Ministère de l’éducation, France; 2000).

En dépit de ces efforts, un problème subsiste en ce sens qu’aucun modèle global n’a encore émergé qui permettrait de classer à la fois les outils, leurs usages, leurs incidences ainsi que les connaissances et compétences impliquées dans l’intégration des TIC en éducation, de façon à pouvoir comprendre les diverses relations qui existent entre chacune de ces composantes. C’est un tel modèle que nous avons tenté d’élaborer sous la forme d’une approximation conceptuelle suffisamment développée pour permettre une première mise à l’épreuve empirique. Suivant une présentation complète du modèle, les modalités de sa mise à l’épreuve empirique auprès de plus de 600 enseignants seront décrites et les résultats discutés en détail.

Le ModèLe

Fonctions

Partant d’une perspective où la connaissance du monde est construite à partir d’expériences avec ce dernier (Piaget, 1977) et où ces expériences sont contraintes par les sens (Von Glasersfeld, 1995), les TIC peuvent être considérées comme une interface entre l’usager et le « monde » qui l’entoure (Desjardins, Lacasse, & Bélair, 2001). Au départ, donc, le « sujet » conscient, soit l’usager apprenant ou enseignant, interagit avec ce monde en se construisant une image de cet univers à partir de ce que les sens lui accordent comme information. Il perçoit, réfléchit, et ensuite agit sur les objets qui constituent ce monde afin de comprendre pour mieux s’y accommoder. Parmi ces objets, l’ordinateur, qui sera aussi nommé « objet technologique » se présente comme un objet particulier de l’ensemble des technologies de l’information et de la communication. La figure 1 illustre comment le sujet peut non seulement agir sur l’objet technologique et percevoir ce qu’il affiche, mais il peut aussi se servir de cet objet technologique pour interagir avec certains autres objets, ce qui donne lieu à un premier niveau de classification. Tout d’abord, un sujet peut, par l’entremise de l’ordinateur, interagir avec d’autres sujets conscients et, tout comme eux, réfléchir sur la place et les implications de cet objet technologique sur ces interactions sociales. Un sujet peut aussi interagir avec des objets d’information, c’est-à-dire avec des représentations d’autres objets, entreposables sous forme de texte ou de tout autre médium accessible localement ou via Internet. Finalement, un sujet peut aussi interagir avec des outils cognitifs accessibles seulement par le biais de l’ordinateur. Ces outils cognitifs regroupent actuellement tous les systèmes auxquels on peut déléguer le traitement de certaines tâches cognitives tels les systèmes de bases de données, les tableurs, les logiciels de réseaux sémantiques, les systèmes experts et les langages auteurs, pour ne nommer que les principaux. Il est entendu que les objets disponibles sont complexes et peuvent donc s’interpénétrer à des degrés divers. Par exemple, des objets d’information peuvent être contenus dans une base de données et donc être retrouvés seulement en exploitant ce type d’outil cognitif.

À partir de ces distinctions, nous pouvons déjà procéder à une première suggestion de classification des rapports que peut établir le sujet humain par le biais de l’objet technologique :

  • Sujet - objet technologique
  • Sujet - objet technologique – autre sujet
  • Sujet - objet technologique – objet d’information
  • Sujet - objet technologique – outil cognitive

Le sujet agit donc sur l’objet technologique par le biais de divers appareils tels le clavier, la souris, les manettes de contrôle, le microphone et la caméra, pour ne mentionner que les principaux. Ces actions sont en fait des façons d’entrer ou de modifier des données interprétables dans l’objet. En revanche, l’objet réagit par automatisme en affichant, par le biais d’un écran ou sur une imprimante, des signes que le sujet peut lire. Quoique l’opération même de l’outil ne soit pas l’enjeu principal quand celui-ci est utilisé aux fins des trois autres catégories d’interactions, elle demeure toujours nécessaire.

Le sujet qui opère l’objet technologique peut interagir avec un autre sujet indépendamment de la distance qui les sépare, si ce dernier opère aussi un objet technologique et que les deux objets sont reliés de façon à permettre l’échange de signaux et donc d’information. Dans ce cas, l’objet technologique peut être aussi simple que deux ordinateurs reliés sur un même réseau et dotés d’un système de messagerie. Que ces systèmes soient simples ou complexes, le fait de les insérer dans une relation entre sujets a des incidences sur plusieurs activités sociales tels le travail d’équipe et le commerce, ce qui en revanche soulève des questions éthiques et légales. Cette interaction, en présence d’objets technologiques entre les sujets, en est une de communication ou plus précisément, de CMO (communication médiatisée par ordinateur) et comprend ce qui permet à des individus de fonctionner en tant que collectivité.

Figure 1. Les fonctions des TIC où l’objet technologique est considéré à l’interface entre le sujet et d’autres objets de son monde

Le sujet qui opère l’objet technologique peut interagir avec une masse grandissante d’information. Ici, il peut consulter une information existante ou produire une nouvelle information et la rendre disponible. L’interaction de consultation implique une activité de recherche via un objet technologique et une activité de sélection d’information qui précèdent souvent une lecture complète. La production d’information implique de son côté une écriture de textes ou une production d’autres documents, sous une forme ou sous une autre, qui sont ensuite entreposés sur un support numérique et rendus accessibles à d’autres sujets par l’entremise de l’ordinateur.

Finalement le sujet qui opère l’objet technologique peut aussi interagir avec de nombreux logiciels, ou outils cognitifs, pouvant accomplir une grande variété de tâches. Dans ces cas, le sujet peut déléguer à l’ordinateur des tâches répétitives de calcul par exemple, ou encore lui faire trouver, classer ou trier des données complexes. Certaines applications peuvent aussi instantanément transformer des données numériques ou textuelles en représentations graphiques. On demande aussi à ces technologies de gérer certains processus de façon automatique ou, dans d’autres cas de simuler des environnements et des processus afin de tester certaines hypothèses. En éducation il y a aussi eu une tendance à vouloir déléguer certaines tâches d’enseignement à une gamme de didacticiels et de jeux éducatifs. Dans tous ces cas, le sujet soumet des données et des commandes à l’outil informatique qui effectue le traitement désiré selon les paramètres de son programme et affiche le résultat qui est ensuite perçu et interprété par le sujet.

CompéTences

Ces quatre catégories d’interactions sont toujours mises en œuvre avec l’intention, soit d’accomplir une tâche, soit de résoudre un problème, et engagent donc un ensemble de compétences de la part du sujet. Ces compétences s’articulent en système de connaissances conceptuelles et procédurales, organisées en schémas opératoires et qui permettent, à l’intention d’une famille de situations, l’identification d’une tâche problème et sa résolution par une action efficace (Gillet, 1986; Le Boterf, 1999). À la lumière d’une telle définition, il importe donc de déterminer les connaissances nécessaires ainsi que les schémas opératoires implicites dans chacune des interactions menant à la résolution d’une tâche-problème.

Au départ, pour effectuer les opérations de base nécessaires pour faire fonctionner les appareils et les instruments reliés aux TIC, le sujet doit avoir une connaissance de la langue, il doit connaître le vocabulaire ainsi que l’iconographie utilisés dans les divers systèmes et logiciels qui seront exploités. Il doit connaître un certain nombre de commandes et il doit savoir manipuler le clavier, la souris ainsi que tout autre dispositif spécifique aux applications. Il doit aussi développer un ensemble de connaissances de nature surtout procédurale, généralement issues d’expérimentations avec l’ordinateur et appliquées en tant que méthodes utilisables pour poser des actions efficaces à l’opération de l’outil même. Ce langage, ces commandes et ces procédures forment ensuite l’ensemble des connaissances auxquelles le sujet pourra avoir recours pour formuler, selon un système de critères précis et après avoir analysé la tâche à faire, son plan ou sa tentative de mise en œuvre de stratégie de résolution. Les compétences auxquelles donne lieu l’éventail de ces connaissances, parfois appelées manipulatoires (Baron & Lévy, 2002) ou instrumentales (Campanale & Fini, 2002) sont regroupées dans le modèle que nous proposons sous l’étiquette de « compétences d’ordre technique ». Notons ici encore que si ces compétences techniques ne constituent pas l’enjeu ultime des compétences en matière de TIC que nous nous apprêtons à définir, force est de constater qu’elles en sont cependant un prolongement essentiel.

Devant l’insertion des TIC dans le tissu social, et particulièrement dans le contexte des communications médiatisées par ordinateur, les questions d’étiquette, d’éthique, de convention, de règles, de langage, d’organisation, de tradition et même de culture demandent toutes d’être revues. Dans la condition où le sujet vise à interagir avec un ou d’autres individus en exploitant les TIC, tous les intervenants doivent donc avoir une compétence technique de base, mais celle-ci ne suffit pas pour une interaction sociale efficace, sécuritaire et profitable. Le succès de ces communications dépendra aussi d’un ensemble de connaissances et d’habiletés dont l’absence peut souvent engendrer des problèmes. Par exemple, les sujets communicants doivent connaître les variantes du langage écrit utilisées couramment dans les courriers électroniques et les diverses conventions de la « netiquette ». Dans d’autres cas, ils doivent être particulièrement conscients des délais intrinsèques à certains types de vidéoconférences ou au « clavardage ». Finalement, quand ces interactions peuvent impliquer des échanges d’information personnelle ou confidentielle avec des commerçants ou des institutions, l’usager doit être conscient des risques ainsi que connaître et respecter les pratiques sécuritaires et éthiques qui s’imposent. Les sujets doivent développer l’ensemble des connaissances de nature surtout procédurale, généralement construit en réfléchissant sur les résultats de communications entre eux, faisant émerger une préoccupation pour les besoins d’autres individus afin d’établir une méthode d’agir et de penser qui soit viable, sécuritaire et éthique. Ce langage, ces pratiques et ces conventions connus et mis en œuvre lors de communications médiatisées par ordinateur constituent les compétences que le modèle que nous proposons regroupe sous l’étiquette de « compétences d’ordre social ».

Quoique le stockage d’information sur ordinateur ne soit pas nécessairement nouveau, l’adoption rapide du Cd-rom et d’Internet a fait en sorte que la quantité d’information accessible a augmenté de façon vertigineuse. Donc, devant cette masse de documents virtuels, en plus des compétences techniques de base, le sujet est appelé à maîtriser le fonctionnement des divers environnements et systèmes d’exploitation utilisés sur les Cd-rom et particulièrement, de nos jours, le mode de fonctionnement des divers engins de recherche sur Web. De plus, afin de satisfaire à leurs besoins d’information, nombreux sont ceux qui sont appelés à maîtriser l’usage de stratégies de recherche documentaire, d’exploitation de certains thésaurus ainsi que de banques de données bibliographiques (Deshoullières, Moreau, Djoudi, & Dinet, 2004). Les habiletés à l’usage d’exploitation d’opérateurs de recherche booléenne ou de réseaux sémantiques peuvent aussi fréquemment être requises. Une fois l’information trouvée, la tâche ne s’arrête pas là. Encore faut-il que cette information soit juste et fiable. Le sujet aura donc avantage à disposer des connaissances nécessaires pour reconnaître la qualité d’une information ou connaître les stratégies pour vérifier et valider cette information avec rigueur. Finalement, une fois le document trouvé et sélectionné, le problème des masses d’information demeure, et pour éviter de simplement déplacer le problème, le sujet doit être en mesure d’exploiter des stratégies lui permettant de filtrer et classer les documents à conserver pour en faciliter l’exploitation. Comme cette exploitation mène généralement à la production de nouveaux documents, un ensemble de connaissances et d’habiletés doit être déployé en relation avec la planification, la rédaction et la révision de documents de toutes sortes. Le sujet doit donc développer l’ensemble des connaissances de nature conceptuelle et procédurale construites en contexte de recherche d’information afin d’en extraire les méthodes utilisables pour l’identification, la sélection, la classification et le regroupement cohérents de données. Ces connaissances et l’ensemble de ces stratégies de recherche de sélection, de classification et de création de documents constituent les compétences que le modèle que nous proposons regroupe sous l’étiquette de « compétences d’ordre informationnel ».

À l’origine, les ordinateurs ont été conçus pour effectuer rapidement et automatiquement des tâches visant principalement le traitement de données numériques. À l’époque de l’article séminal de Turing (1950), déléguer des calculs longs et complexes à une machine voulait dire déléguer à une technologie des tâches jusqu’à ce moment, réservées à l’esprit humain. Les programmeurs de l’époque devaient connaître non seulement le langage et les formules de programmation propres à la machine, mais ils devaient aussi posséder une connaissance de l’épistémologie du domaine des mathématiques afin de pouvoir donner à l’ordinateur la méthode pour exécuter la tâche désirée. De nos jours, les programmes ou logiciels ont évolué de façon à rendre beaucoup plus simple l’exploitation de telles capacités de traitement de l’ordinateur. Le nombre croissant de types de logiciels a aussi permis de dépasser les problèmes strictement mathématiques pour permettre le traitement d’informations aussi variées par exemple, que les bases de données qualitatives, les éditeurs graphiques et photographiques, et les logiciels de simulation scientifique et historique. Les principes d’usage demeurent cependant les mêmes. La délégation d’une tâche cognitive à un logiciel exige de l’usager : 1) une habileté de planification de la tâche, 2) une connaissance des commandes précises qui respectent les règles de programmation du logiciel, et 3) une connaissance des règles du savoir disciplinaire en jeu. Donc, que l’on exploite un tableur, un logiciel de base de données, un programme d’analyse statistique ou d’analyse de texte, ou n’importe quel autre programme informatique visant le traitement de l’information, l’usager doit maîtriser l’épistémologie disciplinaire ainsi que la structure et les commandes du logiciel utilisé. Ces connaissances sont requises pour qu’il soit en mesure d’exploiter à bon escient et de façon efficace, les possibilités et les savoirs coulés dans ces logiciels. L’ensemble des connaissances conceptuelles (construites généralement par abstraction du savoir disciplinaire et par identification de certaines capacités supérieures de la machine) traduites en méthodes ou schémas opératoires permettent alors l’identification des problèmes et leur résolution efficace. Ces compétences qui permettent de tirer profit des capacités de l’ordinateur pour des fins de résolution de problèmes, de création ou de vérification d’hypothèses, le modèle que nous proposons les regroupe sous l’étiquette de « compétences d’ordre épistémologique ».

Relation Entre Les Quatre Ordres de CompéTences: Les

profils

ProblèMe

Le modèle proposé tente d’expliciter la relation entre les catégories d’interactions et les ordres de compétences qui en découlent. Comme les catégories d’interactions entreprises entre sujet et monde découlent toujours d’une intention du sujet, et qu’une compétence est développée pour poser des actions efficaces, la représentation personnelle de ses compétences devrait être un reflet des catégories d’interactions privilégiées par cet individu et donc aussi de ses intentions d’exploitation des TIC.

À la lumière de ce modèle, regroupant les compétences nécessaires à l’exploitation des TIC en quatre ordres distincts, selon les objets ciblés et la catégorie d’interaction désirée, une enquête a été menée chez des enseignants afin d’explorer le concept de profils de compétences à partir de comment ils se représentent leurs propres niveaux de maîtrise des diverses compétences technologiques en matière de TIC. L’intention est, d’une part, de tenter de voir comment les enseignants se représentent leurs propres profils de compétences face à l’usage pédagogique des TIC et, d’autre part, de vérifier si les profils de compétences, tels que les enseignants se les représentent, varient en fonction de certaines caractéristiques de cette population.

MéThode

Au départ, plusieurs inventaires de compétences existants, dont le NETS (ISTE, 2001), le B2i (Ministère de l’éducation, France, 2000) et le BTCEI (Flowers & Algozzine, 2000) ont été explorés. Quoique les ensembles d’items aient semblé exhaustifs, aucun ne permettait de dégager un profil selon le modèle proposé. Afin de produire un instrument exploitable, les items des divers inventaires ont été repris et classés selon les quatre ordres de compétences proposés par le modèle. Par la suite, un exercice de synthèse a permis de réduire le nombre d’items en s’assurant de garder toutes les composantes dans un instrument de taille appropriée pour une administration chez des sujets volontaires. Chaque item représente donc une compétence précise d’un des quatre ordres. Un exercice de validation3 a été effectué sur une première version du questionnaire (Desjardins, et al., 2001) et une version subséquemment ajustée a été exploitée pour effectuer une collecte de données chez les enseignants francophones de l’Ontario.

Cette version ne comporte que les 20 items retenus parmi les 30 items de la première version, répartis de façon aléatoire dans le questionnaire. Le tableau 1 présente les items regroupés par ordre de compétence, les chiffres entre parenthèses indiquant la position dans le questionnaire révisé. À ces items, suivant le début de phrase « je suis capable de », les répondants devaient cocher une case d’une échelle Likert à 5 niveaux allant de « totalement en accord » jusqu’à « totalement en désaccord » en passant par la valeur « neutre ».

Tableau 1

Les 20 items regroupés par ordre de compétence

ÉChantillon

Ce questionnaire fut envoyé en 5400 exemplaires, dans toutes les écoles de langue française de l’Ontario afin d’atteindre tous les membres du corps enseignant y oeuvrant. Une lettre d’introduction sollicitant leur participation libre et anonyme accompagnait chaque questionnaire ainsi qu’un formulaire de consentement conforme aux règles courantes de déontologie; 637 questionnaires ont été complétés et retournés, ce qui constitue un pourcentage de réponse de 11,8 %. Des enseignants qui ont répondu à l’appel, 28,3 % sont des hommes et 71,7 % sont des femmes. Au niveau de la distribution par groupes d’âge, 24,9 % ont 29 ans et moins, 29,6 % ont entre 30 et 39 ans, 29,6 % ont entre 40 et 49 ans et 15,9 % ont 50 ans et plus. Considérant les facteurs tels l’âge de retraite de cette population et la forte prédominance des femmes en enseignement, l’échantillon présente une excellente variation, en ce sens qu’il réunit des individus de tous les sous-groupes. Afin de s’assurer de la plus grande variation de l’échantillon, le niveau auquel ces enseignantes et ces enseignants œuvrent a été relevé : 28 % des enseignants qui ont répondu enseignent en 1re, 2e, ou 3e année, 18 % enseignent en 4e, 5e, ou 6e année; 11,7 % enseignent en 7e ou 8e année et 42,3 % enseignent de la 9e à la 12e année. Le nombre d’années d’expérience étant possiblement un facteur important pouvant affecter cette recherche, les nombres d’années d’expérience en enseignement ainsi que dans un milieu de travail autre que l’enseignement, pour les personnes en deuxième carrière, ont été relevés. De l’échantillon, 46,7 % ont moins de 10 ans d’expérience, 27,1 % ont entre 10 et 19 ans, 18,9 % ont entre 20 et 29 ans, et 7,3 % ont plus de 30 ans d’expérience en enseignement. Pour la question du nombre d’années d’expérience professionnelle autre que l’enseignement, 526 personnes ont répondu, dont 69,4 % disent avoir moins de dix ans d’expérience, 8,9 % entre 10 et 19 ans, 3,3 % entre 20 et 29 ans et 0,9 % disent avoir 30 ans ou plus d’expérience de travail à l’extérieur du milieu scolaire.

Finalement, dans le contexte ontarien où les bulletins scolaires sont complètement informatisés et où le mode privilégié pour la communication entre le ministère, les conseils scolaires, les directions d’écoles et les enseignants, est l’Internet, il a tout de même été jugé prudent de relever la fréquence d’utilisation individuelle de l’ordinateur. À cette question, 0,5 % affirment ne jamais utiliser l’ordinateur, 11,9 % disent l’utiliser à l’occasion, 36,4 % l’utilisent fréquemment et 51,2 % disent utiliser l’ordinateur de façon constante.

Comme l’intention de cette étude, est d’une part, de voir comment les enseignants se représentent leurs propres profils de compétences face à l’usage pédagogique des TIC et, d’autre part, de vérifier si les profils de compétences, tels que les enseignants se les représentent, varient en fonction de certaines caractéristiques de cette population, le nombre et la variété des réponses obtenues ont été jugés suffisants aux fins d’analyse. Dans cette perspective, les variables démographiques suivantes, considérées comme caractéristiques, ont été utilisées pour regrouper les auteurs des réponses obtenues.

  1. Sexe
  2. Âge
  3. Nombre d’années
  4. d’expérience en enseignement
  5. Niveau principal d’enseignement
  6. Nombre d’années
  7. d’expérience professionnelle autre que l’enseignement
  8. Fréquence d’utilisation de l’ordinateur

RéSultats

Au départ, même si chaque groupe d’items du questionnaire avait déjà été validé (accord interjuges lors de la construction de l’instrument original tel que décrit par Desjardins, et al., 2001), une analyse de fidélité avec ce nouvel échantillon a été effectuée et révèle qu’effectivement il y a cohérence entre chaque item et l’ordre de compétence auquel il se rattache. Le tableau 2 présente les coefficients de cohérence interne, à partir de ce nouvel échantillon, pour les ensembles de cinq items se rapportant à chacun des ordres de compétences.

Tableau 2. Coefficient a de Cronbach pour chaque ordre de compétences (5 items par ordre)

Une analyse des matrices de corrélations a aussi été effectuée et démontre que même si chaque item mesure un élément distinct à l’intérieur de l’échelle, il se rapporte bien à son ordre respectif. Les échelles constituent donc des ensembles d’items homogènes et représentent ainsi une opérationnalisation du modèle, en permettant de mesurer la représentation de compétences directement rattachées à chacun des quatre ordres identifiés. Par conséquent, comme les échelles sont jugées fiables, les analyses subséquentes sont effectuées avec les sommes des scores pour chaque ordre.

Profils

Tel que prévu, afin de voir comment les enseignants se représentent leurs propres profils de compétences se rapportant à l’usage des TIC, les données sont présentées tout d’abord de façon globale pour ensuite devenir l’objet d’analyses de variances dans le but de vérifier si les profils de compétences, tels que les enseignants se les représentent, varient de façon significative en fonction de certaines caractéristiques.

Les scores totaux par ordre de compétence peuvent varier entre 5 et 25, avec 15 comme point neutre. Tout score au-dessus de 15 indique une représentation « positive » de compétence et tout score inférieur à 15 indique une représentation « négative » de compétence. Dans l’ensemble, toutes les moyennes étant au-dessus de 15, les répondants se représentent comme ayant une certaine compétence face à l’usage des TIC, les compétences se rapportant à l’ordre Informationnel se révèlent les plus fortes et les compétences se rapportant à l’ordre Épistémologique se révèlent les plus faibles. Le tableau 3 présente une description sommaire de l’ensemble des scores des répondants.

Tableau 3. Statistiques descriptives des scores par ordre de compétence pour l’ensemble de l’échantillon

Étant donné qu’il n’est généralement pas possible de prédire comment les profils de compétences pourraient varier en fonction de certaines caractéristiques de cette population, un ensemble de comparaisons a été effectué afin de voir si des différences significatives existent entre certains groupes.

Les résultats (Tableau 4) indiquent que les hommes (n =176) se représentent comme plus compétents que les femmes (n = 446) pour les ordres Technique (t (620) = 3,57; p <.001), Social (t (620) = 3,68; p <.001) et Épistémologique (t (620) = 3,24; p <.01) mais non dans l’ordre Informationnel (t( 620) = 2,55; p >.01).

Tableau 4.

Statistiques descriptives des scores par ordre de compétence pour les hommes et les femmes

Les répondants ont été regroupés en 4 groupes d’âge : 29 ans et moins (n =154), entre 30 et 39 ans (n =183), entre 40 et 49 ans (n =183), et 50 ans et plus (n = 98). Une ANOVA révèle une relation généralement inverse significative entre l’âge et le niveau de compétence rapporté tel qu’illustré par les moyennes de scores (Tableau 5) de chaque groupe pour chacun des ordres de compétences : Technique (F (3,614) =14,59; p <.01), Social (F (3,614) = 8,52; p <.01), Informationnel (F (3,614) = 10,82; p <.01), Épistémologique (F (3,614) = 5,67; p <.01).

Tableau 5.

Statistiques descriptives des scores par ordre de compétence selon l’âge des répondants

Les répondants ont été regroupés en 4 groupes selon leurs nombres d’années d’expériences en enseignement : 9 ans et moins (n = 293), entre 10 et 19 ans (n = 170), entre 20 et 29 ans (n = 119), et 30 ans et plus (n = 46). Une ANOVA révèle qu’à l’exception de ceux qui ont 30 ans d’expérience ou plus, il existe une relation inverse significative entre le niveau de compétence rapporté et le nombre d’années d’expérience en enseignement tel que rapporté. Une différence significative existe entre les moyennes de scores (Tableau 6) de chaque groupe pour chacun des ordres de compétences : Technique (F (3,624) =11,49; p <.01), Social (F (3,624) = 6,81; p <.01), Informationnel (F (3,624) = 9,62; p <.01), Épistémologique (F (3,624) = 6,55; p <.01).

Tableau 6.

Statistiques descriptives des scores par ordre de compétence selon le nombre d’années d’expérience en enseignement

Les répondants ont été regroupés en 4 groupes selon le niveau principal d’enseignement: de la 1e à la 3e année (n = 149), de la 4e à la 6e année (n = 96), de la 7e à la 8e année (n = 62), et de la 9e à la 12e année (n = 225). Une ANOVA révèle que les répondants enseignants aux niveaux plus élevés se disent plus compétents. Une différence significative existe entre les moyennes de scores (Tableau 7) de chaque groupe pour chacun des ordres de compétences : Technique (F (3,528) = 6,38; p <.01), Social (F (3,528) =13,14; p <.01), Informationnel (F (3,528) =11,12; p <.01), Épistémologique (F (3,528) =7,34; p <.01).

Tableau 7. Statistiques descriptives des scores par ordre de compétence selon le niveau principal d’enseignement

Les résultats (Tableau 8) indiquent que ceux qui ont dit avoir moins de 10 ans d’expérience professionnelle autre que l’enseignement (n = 442) se représentent comme moins compétents que ceux qui ont dit avoir 10 ans ou plus d’expérience professionnelle autre que l’enseignement (n = 84) pour les ordres Technique (t (524) = 2,61; p <.01) et Épistémologique (t (524) = 2,95; p <.01) mais non pour l’ordre Social (t (524) = 2,24; p >.01) et l’ordre Informationnel (t (524) = 2,12; p >.01).

Tableau 8. Statistiques descriptives des scores par ordre de compétence selon l’expérience professionnelle autre que l’enseignement

Les répondants ont été regroupés en 4 groupes selon la fréquence avec laquelle ils disent utiliser l’ordinateur : jamais (n = 3), à l’occasion (n = 75), fréquemment (n = 229) et constamment (n = 322). Une ANOVA révèle qu’une différence significative existe entre les moyennes de scores (Tableau 9) de chaque groupe pour chacun des ordres de compétences : Technique (F (3,625) =124,62; p <.001), Social (F (3,625) =101,71; p<.001), Informationnel (F (3,625) =104,95; p <.001), Épistémologique (F (3,625) = 683,81; <.001).

Tableau 9. Statistiques descriptives des scores par ordre de compétence selon la fréquence d’utilisation de l’ordinateur

Discussion

Les représentations des compétences d’ordre technique varient entre les groupes en fonction de toutes les caractéristiques étudiées, et sont celles qui semblent augmenter le plus avec la fréquence d’usage. Les hommes se disent plus aptes sur ce plan que les femmes et le groupe des moins de 40 ans se dit le plus compétent, tandis que cette représentation de compétence baisse significativement chez les groupes plus âgés. L’expérience en enseignement présente une situation différente en ce sens que le groupe ayant entre 20 et 29 années d’expérience se représente comme le moins compétent en ce qui a trait à l’ordre technique. Par contre, les répondants ayant 10 ans ou plus d’expérience professionnelle autre que l’enseignement, se disent plus capables sur ce plan que tous les autres. Lorsque les répondants sont divisés selon le niveau d’enseignement, les enseignants de 7e et 8e année se disent les plus capables tandis que ceux du cycle primaire (1re à la 3e année) se disent les moins compétents au niveau technique. Cet ordre de compétence semble donc très sensible à toutes les caractéristiques mesurées dans cette étude.

Les compétences d’ordre social sont généralement représentées par les répondants comme variant dans le même sens que les compétences d’ordre technique mais habituellement de façon moins marquée. La seule exception à cette observation est du côté de l’expérience professionnelle autre que l’enseignement où il semble qu’entre ceux qui ont passé peu de temps (moins de 10 ans) dans des professions autres que l’enseignement et ceux dont l’enseignement représente une deuxième carrière, la différence du niveau de compétence d’ordre social n’est pas significative.

Les compétences d’ordre informationnel (c.-a-d. se rapportant à la recherche et à la gestion d’information surtout sur le Web), varient aussi d’un groupe à l’autre de façon similaire aux compétences d’ordre technique, mais de façon généralement plus marquée. Cette fois, deux exceptions sont à noter. Il ne semble pas y avoir de différence significative entre comment les hommes et les femmes se représentent leur niveau de compétence d’ordre informationnel, de même qu’il ne semble pas y avoir de différence significative à ce même niveau entre les répondants ayant peu ou beaucoup d’expérience professionnelle autre que l’enseignement.

Finalement, les compétences d’ordre épistémologique (c.-à-d. les compétences nécessaires à la délégation d’un traitement d’information à un outil cognitif) varient aussi d’un groupe à l’autre dans le même sens que les compétences d’ordre technique, mais elles sont toujours représentées comme étant moins marquées que les compétences d’ordre informationnel et généralement moins marquées que toutes les autres.

En résumé, les répondants se représentent tous comme ayant une certaine compétence face à l’usage des TIC, cependant ce niveau de compétence varie entre les groupes selon certaines caractéristiques. Les hommes ont tendance à se dire plus compétents que les femmes et ceci est surtout remarqué pour les ordres technique, social et épistémologique. Quoique les scores des hommes soient légèrement plus élevés pour les compétences d’ordre informationnel, cette différence n’est pas significative et, dans l’ensemble, les scores pour cet ordre étant plus élevés que les autres, l’usage du Web ne semble pas différer entre les hommes et les femmes. Quant à l’âge des répondants, il semble que les plus jeunes se sentent plus à l’aise dans l’utilisation du Web, mais pour le reste, ce même groupe semble se percevoir comme légèrement moins compétent que le groupe des 30 à 39 ans. Notons également que les répondants pour qui l’enseignement est une deuxième carrière se disent plus capables sur les plans technique et épistémologique que ceux ayant 9 ans ou moins d’expérience professionnelle ailleurs qu’en enseignement. Cependant, pour ces deux groupes, il n’y a pas de différences dans leur représentation de leurs compétences d’ordre informationnel et d’ordre social.

Conclusion

Tel qu’énoncé, il est entendu que les items de l’instrument développé et utilisé pour cette recherche trouvent leurs sources dans les grands inventaires de compétences technologiques issues du domaine de l’éducation et donc ne peuvent être que le reflet de ce qui est jugé important par cette communauté. Dans une telle perspective, le but de cette étude n’est certainement pas de juger du niveau de compétence des individus, ou de prétendre identifier des liens de cause à effet pour les variations apparentes entre les profils des répondants. L’intention est plutôt, d’une part, d’explorer la possibilité de reconnaître des profils de compétences relatives aux TIC selon un modèle théorique solidement fondé, réutilisable ainsi que relativement indépendant de l’évolution technique rapide de ces technologies et, d’autre part, de voir si les profils de compétences, tels que les enseignants se les représentent, varient en fonction de certaines caractéristiques de cette population.

Ceci étant dit, en dépit des limites de cette étude, les données permettent effectivement de voir que les compétences regroupées selon les quatre ordres varient, à quelques exceptions près, selon plusieurs caractéristiques, et que certains groupes de sujets affichent des profils distincts. Tout d’abord, à la lumière des données, les répondants de notre échantillon se représentent généralement comme ayant une certaine compétence à l’usage des TIC. De ce premier constat, les scores regroupés pour chacun des ordres révèlent un profil général plaçant au niveau le plus élevé (1) les compétences d’ordre informationnel, puis (2) les compétences d’ordre technique, (3) celles d’ordre social, et finalement, au bas de l’échelle, (4) celles d’ordre épistémologique. Un profil I-T-S-E semble donc être prédominant.

Il semblerait ainsi que dans l’ensemble, les membres du corps enseignant de l’Ontario francophone se sentent plus à l’aise dans les activités de recherche d’information sur le Web (ou dans d’autres bases de données existantes) que dans toute autre activité exigeant une exploitation de l’ordinateur. La culture de ce groupe qui a une longue tradition livresque et de recherche en bibliothèque, pourrait être partiellement responsable de ce phénomène. Ce type d’activité traditionnelle étant très similaire à la recherche sur Web, les mêmes stratégies transférées auront certainement donné de bons résultats dès les premières tentatives par des novices voulant accéder à cette nouvelle grande collection virtuelle. Un deuxième facteur pouvant contribuer à cette représentation de haut niveau de compétence, pourrait émaner de la similarité des interfaces des différents logiciels d’accès au Web, et de la grande stabilité de ceux-ci depuis leur première apparition il y a près de dix ans, favorisant encore le transfert et l’usage répété de méthodes. Il reste évidemment à mettre ces conjectures à l’épreuve des faits.

Les compétences d’ordre technique sont nécessaires à toute exploitation de l’ordinateur et donc une grande fréquence d’usage devrait en faire l’ensemble de compétences le plus développé chez les usagers. Cependant, comme elles dépassent largement le démarrage d’un fureteur et l’exploration du Web, d’autres facteurs font en sorte que cet ordre de compétences tombe au deuxième rang des niveaux de compétence, tels que se les représentent les enseignants en général. De plus, chez les répondants ayant 30 ans ou plus d’expérience en enseignement et pour ceux qui sont âgés de 50 ans ou plus, le profil relevé est I-S-T-E et donc les compétences d’ordre technique tombent au troisième rang. Encore une fois, certaines explications reliées à la fréquence potentielle d’usage pourraient offrir un certain éclairage sur le phénomène. Depuis l’apparition des ordinateurs en milieu scolaire, les systèmes d’exploitation des ordinateurs ont beaucoup évolué et les changements ont été nombreux, fréquents et profonds. Par exemple, dans les écoles de l’Ontario francophone, on est passé de l’environnement DOS à l’introduction des ordinateurs ICON avec leur propre système d’exploitation, à un retour général aux environnements de Microsoft, en passant par Windows 3.1, 95, 98, 2000 et maintenant Windows XP. Il est à noter que chaque passage impliquait un apprentissage important de la part des usagers, car, on le répète, les changements étaient souvent majeurs et le transfert de connaissances d’un système à l’autre n’était pas toujours évident. Pour les plus âgés ou pour ceux qui sont passés par tous les changements d’ordinateurs dans les écoles, ces changements fréquents peuvent avoir entraîné un certain découragement face à l’apprentissage continu, qui peut être perçu comme un recommencement constant. Il reste évidemment à mettre ces conjectures à l’épreuve des faits.

La place que peut occuper l’ordinateur dans les rapports entre des individus, que ceux-ci soient membres d’une équipe travaillant à distance, ou deux élèves assis devant un même ordinateur à collaborer sur un projet ou une tâche, fait surgir le besoin de nombreuses compétences d’un ordre social. Dépassant largement la simple tâche de rédiger et d’envoyer un courriel, les questions d’étiquette, d’éthique, de convention, de règles, de langage, d’organisation, de tradition et même de culture demandent toutes à être revues devant l’intégration des TIC dans le contexte social. Comme ces questions débordent du cadre de l’école traditionnelle, il est peut-être normal de croire que les compétences d’ordre social associées à ces problématiques soient développées à l’extérieur du contexte scolaire, ce qui pourrait expliquer qu’elles se retrouvent généralement au troisième rang pour les enseignants, tout en impliquant aucune différence significative, que ces enseignants soient en deuxième carrière ou non.

Finalement, en ce qui a trait au fait que les compétences d’ordre épistémologique se retrouvent constamment au dernier rang dans tous les profils, les explications possibles sont probablement aussi complexes que les combinaisons des connaissances nécessaires. Même si l’idée ancienne de déléguer à une technologie des tâches jusqu’ici réservées à l’esprit humain faisait déjà partie des enjeux des tout premiers logiciels, ceux-ci ont aussi été ceux qui ont été les moins exploités en milieu scolaire général. La tendance en éducation a plutôt été de vouloir déléguer des tâches d’enseignement à une gamme de didacticiels et de jeux dits éducatifs. Tels que mentionné plus tôt, les véritables outils cognitifs requièrent de la part de l’enseignant une habileté de planification de la tâche, une connaissance des commandes précises qui respectent les règles de programmation du logiciel et une connaissance de l’épistémologie du savoir disciplinaire touché. Cette dernière connaissance n’étant que rarement évoquée dans les différentes formations offertes aux divers corps enseignants ou dans les manuels scolaires, que ceux-ci soient destinés aux élèves ou aux enseignants, il s’ensuit que la compétence d’ordre épistémologique ne trouve pas de terrain propice à son développement dans le contexte scolaire actuel. Un autre constat issu des données de cette étude qui semble supporter cette hypothèse, est le fait que les répondants ayant passé 10 ans ou plus dans une profession autre que l’enseignement avant de s’intégrer au contexte scolaire se disent plus compétents sur les plans technique et épistémologique que ceux dont la majeure partie de l’expérience de travail a toujours été en enseignement. Comme l’ordinateur est adopté par les employeurs de l’industrie, du commerce et de plusieurs autres institutions, pour résoudre des problèmes et augmenter l’efficacité de divers processus, il s’ensuivrait que dans ces contextes, les usagers utilisent des logiciels auxquels ils délèguent des tâches précises dans le sens véritable des outils cognitifs. De plus, souvent contrairement au contexte scolaire, l’usage fréquent sinon constant de ces divers logiciels, a certainement un effet positif sur le niveau de compétence des usagers en cause. Ceci nous porte à croire que des usagers provenant de tels contextes auraient eu plus de chance de concevoir les TIC comme de véritables outils de travail et donc de développer des compétences d’ordre épistémologique, ainsi que d’en venir à comprendre et accepter l‘apprentissage continu comme normal et désirable.

Ces quelques constats et ces conclusions toujours hypothétiques, nous portent non seulement à croire que plusieurs facteurs peuvent affecter le développement de compétences relatives à l’usage des TIC en milieu scolaire mais qu’un regard sur celles-ci, à la lumière d’un modèle tel que proposé, permet de mieux comprendre les enjeux et aussi possiblement de contribuer à mieux cibler les énergies de formation pour les enseignants.

Remerciement

L’auteur tient à souligner la contribution du professeur Raynald Lacasse qui a participé à toutes les étapes de ce projet et sans qui rien n’aurait été possible. Nous voulons donc dédier cet article à notre collègue et ami, décédé le 27 mai 2003.

RéFéRences

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Auteur

François Desjardins est professeur en Technologie de l’information et des communications en éducation à la Faculté d’éducation de l’Université d’Ottawa où il a été directeur du programme de formation initiale à l’enseignement. Il mène depuis quelques années, des recherches centrées sur les incidences du rapport que l’humain entretient face aux TIC sur les processus d’apprentissage en milieu scolaire et en milieu de formation professionnelle. On peut le rejoindre à : C.P. 450, succ. A Ottawa (Ontario) K1N 6N5 Canada. Courriel: fdesjard@ uottawa.ca

Notes

1 Nous regroupons sous cette étiquette à la fois ce que Jonassen (1996) appelle les mindtools et ce qu’il appelle les quasi-mindtools (c.-à-d. les environnements d’apprentissage et les logiciels de simulation).

2 Il est à noter que même si les compétences peuvent être décrites de façon indépendante, elles sont toujours considérées selon un modèle d’interdépendance ou écologique (Campanale & Fini, 2002).

3 Cette validation a été effectuée en trois étapes. Premièrement, une sélection de 30 items a été classée par 6 juges experts selon les quatre définitions des ordres de compétences. Ensuite, les mêmes 30 items ont été présentés sous forme d’un questionnaire à un groupe de 19 sujets, et une analyse de corrélations a été effectuée pour chaque item en rapport avec son échelle. De ces deux exercices, les 20 items émergeant comme les plus représentatifs ont été regroupés en un deuxième questionnaire administré à 35 sujets avec des corrélations similaires.


ISSN: 1499-6685



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